Depuis 2000 ans, le Christ nous a appris qu’en un seul Dieu
ils étaient trois à nous aimer, à nous chercher et à nous conduire vers la vie.
Les chrétiens expriment cela en parlant de trois « personnes » en Dieu. Ce mot
vient de la méditation des premiers chrétiens.
La révélation sur la vie en Dieu repose sur deux ou trois
affirmations qu’il est bien difficile de consigner dans un discours logique.
Mais ce qui importe pour nous, ici, c’est de retenir quelques unes des paroles
du Christ dans lesquelles ce mystère nous a été confié.
Il y a le Père : celui qui a l'initiative, celui qui est
avant tout, il est aussi après tout. "Je suis le premier et je serai avec les
derniers". Il accompagne toutes les générations humaines
Il y a le Fils, l'héritier, celui qui reçoit, celui qui ne
perd aucun de ceux que le Père lui donne. Il était au début pour recevoir le
premier, il sera à la fin pour recevoir les derniers.
Il y a l'Esprit, qui prend ce qu'il y a du Père et du Fils
et nous le donne. Il était au début pour faire jaillir la chair humaine hors des
eaux du chaos et la préparer pour le premier enfant du Père, il sera à la fin
pour ressusciter les derniers.
Ils sont parfaitement Un et pourtant, ils sont trois
personnes.
"Mon Père est plus grand que moi." "Mon Père travaille tout
le temps". La création est son œuvre et la fin du monde est strictement de son
ressort.
Le Père n'est pas descendu des cieux. Il ne fait pas ce que
son Fils fera. Il choisit bien les prophètes mais il ne choisit pas les apôtres,
ce qu'il donne à faire à son Fils.
Le Fils fait la volonté de son Père. Il s'est incarné.
Puis, ressuscité, il est retourné près du Père.
L'Esprit était présent à la création. Il remplit et
maîtrise l'univers. Il parle par les prophètes. Et pourtant il n'est pas encore
“donné”. Mais il ne s'est pas incarné. Il sera donné par le Père quand le Fils
sera remonté auprès de Lui.
Parfois nous savons les distinguer. Nous disons : le Père a
fait la Création, le Fils la Rédemption, l’Esprit la sanctification.
Parfois, nous ne savons pas les distinguer. Ainsi Jésus
nous dit “Je suis la Voie, la Vérité et la Vie”. Or, ne serions nous pas tentés
de dire : Le Père est la Vie, Le Fils, la Vérité et l'Esprit la Voie ? Cette
parole nous donne l'impression que Jésus se présente comme Dieu tout entier ! Il
vaut peut-être mieux s’exprimer en disant ; qui trouve le Fils trouve Dieu tout
entier !
On pourrait trouver des paroles du même genre pour le Père
ou pour l’Esprit.
Ils sont toujours ensemble. Cela se voit si bien dans le
baptême, nous voyons Jésus, incarné, c'est à dire baigné dans l'univers qui est
l'œuvre de l'Esprit, et nous entendons la voix du Père qui dit : “Celui-ci est
mon Fils bien-aimé, écoutez-le !”. Ce n'est pas la seule fois. Il a dit aussi
"Philippe, qui me voit voit le Père". Jésus l'a affirmé "Le Père et moi, nous
Un !"

La triple relation
Toute personne créée qui veut vivre de cette vie de Dieu
qui n'a pas de fin doit nouer la triple relation au Père, au Fils et à l'Esprit.
Cette triple relation sera donc unifiée puisque les trois sont parfaitement Un.
Elle participe donc au mystère de son origine, elle participe au mystère des
trois personnes auxquelles elle se relie. Elle participe au mystère des “trois
en un”. Nous sommes amenés à les apercevoir et à en prendre conscience chacune
séparément puisque les personnes sont distinctes. Parfois, par une seule de ces
relations nous pensons trouver Dieu tout entier. En finale ces trois relations
devront être unifiées
La première relation est celle vis-à-vis du Père. Il a
l'initiative : la filiation. L'enfant de Dieu n'a pas choisi ses parents,
l'époque où il vit, il n'a même pas choisi de naître. La personne qui a reconnu
cette relation vit dans l'espérance qui conduit à la paix. En moi, je la
reconnais parce que je n'ai pas choisi mes parents, l'époque ou je suis né. Le
Père a fait cela de sa propre initiative pour moi. Même le ciel, où nous allons,
c'est Lui qui l'a fait d'avance pour moi, choisissant de sa propre initiative
les conditions qui seront les nôtres pour vivre avec Lui. Je le reconnais quand
je m'attache plus à Lui qu'aux biens dont Il m'a muni. C'est par la pauvreté que
je fais cette reconnaissance et celle-ci devient l'espérance. Mais cette
présence du Père s'est faite discrète et c'est bien souvent la dernière que l'on
reconnaît comme une relation personnelle.
La deuxième relation est avec le Fils, qui attend notre
initiative : l'engagement à Dieu. La personne qui donne sa foi au Fils est
conduite à l'amour. Le Fils se présente à moi comme le pauvre qui a besoin de ma
richesse, comme le prisonnier qui a besoin de tout mon pouvoir pour ouvrir les
portes qui l'enferme ou pour le malade ou blessé qui souhaite tout ma science et
ma patience pour le soigner. Mais par dessus tout. Il se présente comme
quelqu'un qui attend. Et je peux y répondre oui ou non. A la fois cette présence
me fait prendre conscience de ma liberté. A la fois, si je répond à son appel
librement, je découvre une réalité qui dépasse tout raisonnement, je découvre
l'amour. Se tourner vers l'autre et écouter ce qu'il désire pour satisfaire ce
désir c'est obéir, mot qui vient de “ob-audire”. Cette deuxième relation a donc
toujours trait à la liberté, à l'obéissance à l'autre. Elle conduit à l'amour.
Même si je n'ai pas découvert que Jésus-Christ est le Fils, la deuxième
personne, sa présence est déjà en moi comme un appel. C'est d'ailleurs ce que le
Christ dit à ceux qui croient en Lui.
La troisième nous relie à l'Esprit des deux, par qui nous
pouvons reconnaître notre Père et suivre le Fils : l'animation ou l’inspiration.
Il est comme une force en moi dont je me sers si je veux. L'Esprit est comme une
force par laquelle je donne ma richesse à ceux qui ne l'ont pas encore, je donne
mes compétences à ceux qui en ont besoin. De lui viennent mes facultés
naturelles, mes talents. A moi de les développer et de les utiliser. La personne
qui se laisse assimiler par cette charité devient une source de joie. On entre
vraiment, au-delà de la chair, dans la vie de l'Esprit. Alors, nous devenons
"comme les anges de Dieu". Mais on pourrait dire également que l’Esprit est la
chair de Dieu, si bien qu’entrer dans la vie de Dieu équivaut à devenir de sa
propre chair.
On voit déjà par cette première approche comment chaque
relation se fait en plusieurs étapes. Il faut d’abord épouser l’initiative qui a
présidé à ma naissance, il faut voisiner les autres, il faut développer ses
talents. Au milieu de ses activités, va se constituer progressivement cette
triple relation qui a son unité en Dieu et en Dieu seul.
Une fois amorcées, ces relations sont entretenues par les
trois vertus : espérance, foi et charité. Mais elles en diffèrent légèrement.
Paul dit, en effet, que la foi et l'espérance cesseront, seule restera la
charité, tandis que les trois relations ne cesseront aucune des trois.
Comment un être humain, appelé à la vie à l’initiative de
Dieu, peut-il être progressivement introduit dans la vie trinitaire de ce Dieu,
comment peut-il, petit à petit, nouer en lui-même cette triple relation ?
Considérons, pour ce faire le mystère de l’invention de
l’homme et de la femme. Regardons l’image de Dieu qui est discrètement imprimée
en eux. C’est grâce à cette image que l’enfant apprendra tous les comportements
qui lui permettront de chercher et de rencontrer Dieu un jour.

Voyons, dans sa ressemblance, l’image de Dieu au sein d’un
couple. L'homme et la femme qui s’aiment à la vie à la mort ne sont plus qu'un
en une seule chair, au sens où l’entend la bible. En Dieu, Père et Fils sont un
en seul Esprit. Un homme et une femme ne faisant qu’une seule chair sont donc
une image du Père et du Fils dans le même Esprit.
Cette image de Dieu, chacun peut en être influencé s’il
l’accueille à la manière d’un enfant, sans vouloir s’en approprier le mystère.
Et c’est son image, dans ses parents, qui doit entourer l’enfant dans sa
croissance. Il y apprend à dialoguer avec eux personnes, à vivre de leur chair
en participant d’un seul esprit de famille.
Mais entre Dieu et son image, les différences sont
considéra les. Car l’homme et la femme ne sont ni Père, ni Fils, et leur amour
ne constitue pas une troisième personne.
Si la complémentarité entre l’homme et la femme n’est pas
celle qui existe entre le Père et le Fils, elle est par contre, une image
multiple exprimant la relation entre Dieu et sa création. Ce n’est pas une image
de Dieu seul, mais une image de Dieu par rapport au monde.
Tour à tour ils seront image de Dieu, l’homme pour sa
femme, et la femme pour son enfant.
Dans la situation où elle attend un enfant, la femme est
l’image de Dieu Père et de l’initiative totale qu’il a pour sa créature.
L’enfant, fille ou garçon, avec le bonheur initial d’être dans les bras de sa
mère, est l’image de tout enfant se trouvant dans les bras du Père.
Dans le contexte de leur amour l’homme est l’image de Dieu
Fils, celui qui se choisit une épouse et la femme amoureuse représente l’être
humain à la recherche de son prince. Elle l’attend et n’est heureuse que
lorsqu’il est venu.
Dans la bible, les deux images se retrouvent. Dieu est
présent, soit comme une mère qui n’abandonne jamais son enfant, soit comme un
amoureux qui va séduire sa créature pour se la rendre fidèle. Saint Paul retient
surtout l’image de l’époux, le Christ, et de son Eglise, l’épouse.
En résumé, pour le Père, l’humanité est son enfant, son
fils, pourrait-on presque dire. Pour le Fils, l’humanité est son épouse, celle
que le Père lui a donnée.
Dès lors, toute âme, lorsqu’elle est entrée dans la vie de
l’Esprit, est à la fois enfant du Père et épouse du Fils.
Jésus, lui, a-t-il parlé de l’homme et de la femme ?
Quand on l'a interrogé sur le sujet, au moment où une femme
était sur le point d'être lapidée, il a d'abord manifesté qu'il était prêt à
tout pardonner de ce qui concerne l'homme et la femme. Mais, à propos de la
répudiation, il a précisé que les lois relatives à l'union de l'homme et de la
femme avaient été faites en raison de la dureté de notre cœur. S'il parlé ainsi
de la loi de Moïse, sans doute peut-on le peut-on le penser des lois de nos pays
modernes.
En écoutant Jésus, nous sommes au point de départ car "au
début il n'en était pas ainsi". Par ce début, Jésus pointe le commencement du
monde, le jour où Dieu fit l’être humain, homme et femme. Par rapport à ce qui
fut à l’origine, quand l’homme et la femme furent créés pour ne faire qu’une
seule chair, Jésus semble n’avoir rien ajouté. Lui-même, né d’une femme,
participe à cette réalité mystérieuse qu’est la vie. Il apparaît comme un homme
parmi les hommes et ne dit rien d’autre à ce sujet.
Ce qu’il faut donc retenir, c’est que Jésus se montre prêt
à tout pardonner, mais qu’il n’accepte pas qu’on ternisse la vision initiale,
celle inscrite dans la Genèse.
Par son silence, le Christ, laisse entendre que l’invention
de l’homme et de la femme relève du Père, qui est plus grand que Lui. La vie est
l’initiative du Père.
Il reconnaît d’ailleurs aussi, comme entièrement dépendant
du Père, le jour du jugement. A propos de la fin du monde et de son retour, il
affirme : "Nul ne connaît ni le jour ni l'heure, même le Fils ne la connaît
pas".
Cette fin des temps dont dépend la fin des naissances,
implique aussi le mystère de l'homme et de la femme puisque c'est à eux qu'est
confiée la mission de se multiplier et de remplir la terre.
Dieu a promis de réunir les familles. Or tant que dure le
monde, les familles sont séparées, une partie dans le monde, et une déjà dans
l’autre. La réunion des familles ne se réalisera que lorsque Dieu aura mis un
terme à l’alliance par laquelle il donne la vie à des êtres nouveaux. Voilà bien
une idée de l’achèvement du monde qui ne suggère que la joie des retrouvailles.
Comme nous avons pu nous en rendre compte, le début du
monde et sa fin sont le secret du Père et que le Fils, comme homme, ne le
connaît pas.
Revenons au mystère de la naissance d’un être humain.
L’appel à la vie, un jour, d’une nouvelle personne, ce ne peut être qu’un geste
personnel de Dieu. Et Dieu, par l’invention de l’homme et de la femme, confie
l’enfant à ses parents. Nos enfants sont d’abord les enfants de Dieu.
Tout enfant naît de Dieu. Ce n'est pas la fécondation d'un
ovule qui produit un être libre. Seule l'invitation du Père fait de ce corps,
qui va grandir, le temple d'une personne destinée à connaître son Créateur. Dieu
fait un geste personnel pour chaque enfant qui naît. Un petit nombre de
chromosomes nous distingue des grands singes. Mais ce n'est pas cet inventaire
qui nous donnera le secret de la vie de l'homme ou qui nous indiquera depuis
quand les hominidés sont devenus des hommes.
Du temps des philosophes, déjà, on s'apercevait qu'en
découpant le corps d'une personne on ne trouvait jamais son âme, ni l’endroit où
elle s’attachait. On peut dire aujourd'hui qu'en manipulant gènes, gamètes,
spermatozoïdes, jamais on ne sentira le souffle de Dieu, ni le moment où il
passe. Il englobe tous les instants de la vie de cette personne. Ce souffle qui,
depuis Adam, fait de chacun de nous une personne invitée à la vie éternelle.
Les hommes sont devenus des hommes à partir du jour et de
l'heure où Dieu a décidé que le moment était venu de souffler sur Adam, puis sur
Eve et puis sur chacun de leurs enfants. Ce n'est pas un automatisme, c'est une
alliance et Dieu la poursuit avec une fidélité sans faille. Dieu ne se dédit
jamais, même s’il donne parfois l’impression qu’il est absent. En fait, Dieu
donne une inlassable attention à sa création. “Mon Père travaille tout le temps”
dira Jésus.
Il confie chacun de ses enfants à des parents car, de cette
manière, chacun de ses enfants se trouvera devant une image de Dieu constituée
par cet homme et cette femme qui ne font plus qu'une seule chair et ne se
quitteront donc qu'à la mort.
L’image de Dieu Père, Fils et Esprit, inscrite au cœur de
chaque être humain, est de tout temps. Elle n'a pas de limite de culture, de
race, elle n'est pas réservée aux riches, ou aux instruit. Personne ne peut lui
faire un barrage. Ce n’est pas une conquête humaine : elle ne date pas d’une
révolution, ou d’une civilisation. Elle était au début, elle est toujours là.
Aucun régime ne peut l'effacer ou la faire pâlir, ni la dictature, ni la
démocratie. Aucune invention ne peut la surpasser, aucune éducation ne peut
l’éteindre. Cette image n'a pas été construite par l'homme, mais par la main
Dieu.
Dieu nous a fait hommes et femmes. C'est pourquoi l'homme
est invité à quitter son père et sa mère et s'attachera à sa femme et à former
avec elle une seule chair.
Au départ de cette image d’amour que lui offrent ses
parents, le chemin sera bien long, pour l’enfant jusqu’à sa rencontre de Dieu.
IL devra d’abord grandir dans la sécurité de cette image puis réfléchir par
lui-même et vouloir entrer dans le projet du Père. Alors à son tour, il pourra
quitter son père et sa mère et s'unir à sa femme et ne plus faire qu'un avec
elle. L'enfant devenu adulte doit en effet risquer l'amour, risquer de
privilégier une seule personne. Une fois le oui librement obtenu, il lui faudra
faire place à l’autre, écouter ce que dit ce conjoint, ce qu'il aime, réaliser
ce dont il a besoin. Dans ce don mutuel s'apprend en même temps la liberté,
l'amour et l'obéissance.
De cet amour pourront naître leurs enfants, lesquels
quitteront aussi leurs parents. Ceux-ci comprendront alors que leurs enfants ne
leur appartenaient pas. Le temps approchera pour eux de laisser définitivement
la chair, de se quitter l'un l'autre pour entrer dans la vie de l'esprit.
Restera à vivre une, dernière étape. Quand il aura noué,
petit à petit tout au long de sa vie, un dialogue avec le Père et le Fils,
l’époux devra quitter sa femme - ou la femme son mari - et ses enfants et,
passant par la mort, s’en aller seul à la rencontre du Fils, du Père et entrer
dans leur unique Esprit.
Le conjoint avec qui l’on a partagé sa vie, avec qui l’on a
patiemment construit l’amour, il faut réaliser qu’il était déjà aimé avant de
nous rencontrer. C’est de cet amour-même qu’il était aimable. Il reste encore à
découvrir ce Prince de la vie et de l’amour qui aime que l’on s’aime. Il faut
quitter sa chair seul, il faut mourir seul pour reconnaître la préséance de
l’hôte mystérieux qui a permis notre amour. L’être humain part seul vers Jésus
qui doit devenir son préféré comme celui-ci nous l’a dit : “Celui qui aime son
père, sa mère, sa femme, ses enfants plus que moi, n’est pas digne de moi. ”
Mais celui qui préfère le Fils, retrouve en Lui tous ceux qu'il aime, qu’il a
aimés.
Comme nous venons de l’observer c'est par les trois étapes
de la naissance, de l’amour, de la mort, que notre vie sur terre est un chemin
vers la vie en esprit. Elle est l'amorce d'une triple relation à établir et
comporte une dépendance, un engagement libre et une connaturalité naissante.
Ceux qui mènent une vie de couple peuvent percevoir à quel
point leur existence les conduit à la vie de l'esprit.

Jésus-Christ, conçu du Saint-Esprit, naît de la Vierge
Marie.
Il naît comme fils d'une femme. Or l'invention de l'homme
et de la femme est le secret du Père, on peut dire que le Fils est la
manifestation ou la révélation du secret du Père.
Le Fils apparaît comme celui qui reçoit. Il est celui qui
reçoit tout du Père. En naissant, il reçoit même son corps d'une créature. De
plus, venu par l'Esprit, il ne perd pas le contact avec celui qui l'a façonné.
Il sait qu'il doit mourir, quitter sa chair, mais il sait aussi que la main qui
l'a façonné sera là pour le relever. Il le dira plus d'une fois.
La main est prise ici comme image de l'Esprit. Utilisée
plusieurs fois dans l'Ecriture, elle est employée pour la première fois quand la
main de Dieu façonne le corps de l'homme. Elle est reprise ensuite au matin de
Pâques. En effet, pour décrire la remontée du Fils vers le Père, les chrétiens
ont choisis un psaume qui prend aussi l'image de la main pour désigner l'Esprit.
Ils imaginent Jésus endormi, et le Père le réveille en posant la main sur lui.
De là ce début de la messe de l'aurore à Pâques : "Tu as mis sur moi ta main et
je suis de nouveau avec toi ! Prodige de savoir qui me dépasse !"
Dans la naissance du Fils, il y a une alliance entre Dieu
et sa créature. Mais cette alliance est différente de celle qui unit un homme et
une femme. Dans cette dernière alliance, les deux personnes ne sont plus qu'une
seule chair. La Vierge donne au Fils sa chair et Dieu lui partage son Esprit !
Cette naissance donne l'impression d'un aboutissement
définitif de toute la création. Le Fils, partageant la chair passagère, mortelle
pourrait-on dire, de l'homme, lui fait don, pourvu qu'il lui demande, de son
Esprit éternel ! Ainsi les hommes ont leur vie stabilisée pour toujours dans la
vie de Dieu, ce Dieu qui s'est fait tout proche de l'homme, son enfant.
On peut se demander pourquoi cet aboutissement est vécu
avec une grande souffrance dans le drame de la passion de Jésus.
Pour découvrir cela il faut se souvenir du geste posé par
Adam et Eve.
Façonnés par la main de Dieu, Adam et Eve ont voulu, en
oubliant cette main qui les avait façonnés, s’appuyer uniquement sur leurs
propres forces. Ils se sont bien vite aperçus que, seuls, ils ne pouvaient pas
dépasser la mort. On pourrait dire que, par Adam et Eve, ce n’est pas la mort
qui est entrée dans le monde, mais bien la perte de conscience de la présence de
l’Esprit de Dieu qui les avait faits. Et cette main, à la mort pouvait les
façonner à nouveau en une vie qui ne finirait pas. Car il n’entre pas dans
l’idée de Dieu que la mort soit la fin de la vie. En perdant la foi en cette
présence de Dieu qui ressuscite, Adam et Eve ont aussi perdu la simplicité de
demander son intervention. Si bien que, livrés à eux-mêmes, ils découvrent leurs
limites propres.
Cette foi perdue, Adam n’a pu la transmettre à ses enfants.
Les hommes ont donc pensé que la mort était la fin de tout. Cette faute d’Adam,
du fait qu’elle était la première, s’est répercutée sur l’alliance de
multiplication que Dieu avait faite avec l’homme. Elle a introduit, par hérédité
un point faible dans tout être de chair, propension à d’autres fautes.
En fait, à l’instar de la relation à Dieu, la rupture de
cette relation comporte une triple dimension. Mais il bien difficile de
discerner chacune de ces trois dimensions dans chaque faute particulière. Les
textes de la Bible présentent cependant trois types de fautes commises par des
être différents et qui mettent plus particulièrement l’accent sur une des trois
dimensions. En ce sens, ces fautes sont exemplaires. De plus, elles montrent les
conséquences qui en découlent pour leur auteur et pour les autres personnes avec
lesquelles il est en relation. Ces trois fautes ou trois chutes sont la chute
d’Adam, la chute de l’ange et la chute de Judas.
La chute d’Adam représente principalement la rupture dans
la relation avec le Père qui a l’initiative de la vie. Elle influencera son
regard sur la vie et l’homme, désormais, aura peur de la mort, croira
difficilement en l’au-delà, se découvrira nu. Ce serra sa faiblesse. L chute
d’Adam, indépendamment de l’aspect personnel de sa faute a affaibli la
génération entière des hommes ; De même, chacune de nos fautes rejaillit sur
ceux qui nous entourent ett qui comptent sur nous.
A l’inverse, dans le récit de la trahison de Judas, qui
souligne la rupture de l relation avec le Fils, c’est l’aspect individuel de la
faut qui est mis en évidence. Judas n’exprime pas le désir de revoir Jésus, il
est isolé, perdu. Sa trahison est personnelle comme l’est aussi sa conséquence
possible : l’homme se perd seul.
La chute de l’ange, elle, représente la rupture de la
relation avec l’Esprit. On n’en parle guère. Elle n’a pas eu lieu dans notre
temps, ni dans le monde visible, mais sa conséquence est bien de tous les temps
et peut être observée. Elle est considérable : c’est la tentation. Autre effet
de cette faute de l’ange, c’est d’être irrémédiable pour celui qui la commet.
L’attitude de Jésus envers les esprits mauvais permet de percevoir un peu la
réalité de cette faute mystérieuse. Jésus se comporte en effet à leur égard tout
autrement qu’il le fait vis-à-vis des hommes, même envers ceux qui ne le
reconnaissent pas. A l’égard de Judas lui-même, il ne fait aucun geste de rejet
.Il n’en fait aucun non plus envers le deuxième larron. Et nous pouvons toujours
penser que ces derniers se sont retournés vers le Christ après la mort, comme le
jugement dernier le suggère.
Jésus agit différemment avec les mauvais esprits : il les
chasse, il ne cherche même pas à las convertir. Il dira même du « Prince de ce
monde », « Il est déjà condamné ». Eux ne pourront plus, au jugement dernier,
changer d’avis. Jésus précise d’ailleurs que la faute contre l’Esprit ne sera
pas pardonnée ni dans ce monde ni dans l’autre. Au contraire la faute contre le
Fils, celle de ne pas avoir reconnu le Christ alors qu’on était sur terre pourra
être pardonnée après la mort.
La « chute de l’ange » est un événement qui a précédé
l’homme. Nous n’avons connaissance que par son effet : la tentation. Adam a été
tenté. Jésus a été tenté. A Gethsémani, il a conseillé de prier pour ne pas
entrer en tentation. Tout homme sera tenté. Aucun progrès de l’humanité ne
supprimera cette conséquence de la « chute de l’ange » sur la vie des hommes.
Après avoir refusé de servir Dieu qui veut donner la vie au
monde, le démon va essayer de déstabiliser l’homme en le tentant de trois
façons. Le Fils lui-même, conduit au désert pour être tenté, l’a été dans les
trois formes de tentation, comme Luc le fait très précisément remarquer. Ainsi
les tentations du Christ montrent par lequel côté de la triple relation à Dieu
le démon cherche à ébranler l’homme.
La tentation du pain incite à refuser d’attendre du Père ce
qu’il donne. Y céder dessèche l’espérance et pousse à l’appât du gain. Cette
tentation cherche à rompre la première relation, à refuser la dépendance de
Dieu, à s’appuyer sur ses propres forces sans rien devoir à quelqu’un d’autre.
La tentation du haut de la montagne propose de prendre le
pouvoir des royaumes de la terre, sans Dieu. Y succomber, pour le Christ,
c’était renoncer à sa qualité de Fils. Pour l’homme c’est trahir le foi ou
fidélité au Fils. Le goût inconsidéré pour le pouvoir provoque des disputes
entre les personnes, des violences, des emprisonnements des guerres entre les
peuples.
La tentation du sommet de la tour encourage la rupture de
la relation avec l’Esprit. Y acquiescer amère à réduire les personnes à des
objets qui doivent servir à sa gloriole.
Dans une relation, il y a un échange réciproque, une part
de chacun. Pour restaurer la triple relation à Dieu altérée par la faute, il
existe des comportements accessibles à la créature et qui se trouvent à la
portée de ses forces.
La pauvreté par laquelle on résiste à la tentation du pain
apprête l’homme à attendre ce que Dieu donne. Elle restaure l’espérance fondée
sur la confiance au Père. Jésus incite souvent à se méfier de l’argent :
celui-ci n’acquiert pas tout. Il conseille de ne pas thésauriser.
L’obéissance à la voix de Dieu qui appelle pousse à la foi,
ce qui amène à travailler pour quelqu’un et non pour soi, à faire le bon plaisir
de celui qu'on aime et pas le sien. Obéir c’est réaliser le désir de quelqu’un
dont on n’arrive pas à saisir l’ampleur du projet. Cela est manifesté avec une
évidente clarté quand Jésus dit à Pierre : Ne t’inquiète pas de ce que je
demande aux autres, mais toi, si tu m’aimes, fais ce que je te demande. Celui
qui travaille pour Jésus sait seulement ce qu’il doit faire. Il a conscience de
travailler à un projet qui le dépasse.
La chasteté anticipe la mort et prépare à l’entrée dans la
vie de l’Esprit. Elle introduit au respect de chaque personne, à son intimité
unique avec le Fils. Elle apprête ainsi chacun à se laisser imprégner de
charité. La chasteté est aussi la fidélité totale vis-à-vis de la personne dans
l’intimité de laquelle on est entré.
Les mots pauvreté, chasteté, obéissance sont en général
employés pour désigner les vœux prononcés par celui qui entre en religion, se
fait moine ou religieux. Mais les trois conseils évangéliques sont valables pour
tout le monde, même s’ils ne sont pratiqués avec la radicalité qui caractérise
la vie religieuse.
Dans une relation, il y a un échange de part et d'autre,
il y a une part de chacun.
Pour restaurer la triple relation, il y a des
comportements qui sont accessibles à la créature et sont à la portée de ses
forces. Il y a ensuite ce qu'elle reçoit en retour de Dieu lorsque la relation
se rétablit. Ces sont les vertus bien connues qui correspondent déjà à un don de
Dieu à la personne humaine.
La pauvreté, par laquelle on résiste à la tentation du
pain, apprête l'homme à attendre ce que Dieu donne. Elle restaure l'espérance
qui est la confiance au Père.
L'obéissance à la voix de celui qui appelle, elle pousse
à la foi, ce qui revient à travailler pour quelqu'un et pas pour soi, à faire le
bon plaisir d'un autre et pas le sien.
La chasteté, anticipe la mort et prépare à l'entrée dans
la vie de l'Esprit, elle prépare la personne au respect de chaque personne, à
son intimité unique avec le Fils. Elle apprête ainsi chacun à se laisser
imprégner de charité. Elle respecte l'intimité de l'autre et particulièrement
l'intimité unique qui existe entre chacun et Jésus-Christ.
Ces conseils sont présentés sous deux modes. Un mode
équilibré qui correspond au projet du Père de donner la vie. Nous le
retrouverons dans les béatitudes. Un mode plus radical qui correspond à la
mission du Christ : "Va vend tout ce que tu as et suis moi." Par ce mode, on
anticipe la vie à venir. C’est le mode des dons de l’Esprit.
Les mots pauvreté, chasteté, obéissance sont en général
réservés aux vœux prononcés par celui qui entre en religion, se fait moine ou
religieux. Mais les trois conseils évangéliques sont pour tout le monde, même
s'ils ne sont pas mis en pratique avec la même entièreté qui caractérise la vie
religieuse.
Jésus parle souvent de la méfiance vis-à-vis de
l'argent, celui-ci n'acquiert pas tout. Il conseille de ne pas thésauriser.
La chasteté qui est présentée d'abord comme la fidélité
totale vis-à-vis de la personne dans l'intimité de laquelle je suis entré. Elle
devient par la suite le respect de l'intimité de chacun avec Dieu.
L'obéissance qui est présentée comme la réalisation du
désir de quelqu'un dont je n'arrive pas à saisir l'ampleur du projet. Celle-ci
est manifestée avec tellement de clarté quand Jésus dit à Pierre : "Ne
t'inquiète pas de ce que je demande aux autres, mais toi, si tu m'aimes, fais ce
que je te demande." Celui qui travaille pour Jésus sait seulement ce qu'il doit
faire. Il a conscience qu'il travaille à un projet qui le dépasse.
En résumé. La relation de l'homme avec le Père reste
fortement affaiblie par l'effet de la première faute. Il en résulte une
tentation, celle du pain, qui vise à l'écarter complètement de la présence de
Dieu en le poussant à s'appuyer sur ses seules forces. Pour retrouver le chemin
du Père en suivant Jésus, l'homme peut faire un effort de pauvreté. Il pourra
ainsi retrouver l'espérance, qui est la confiance dans la puissance et
l'attention du Père.
La relation d'engagement vis-à-vis du Fils peut être rompue
par l'aspect individuel de la faute qui fausse la situation de l'homme. La
tentation du pouvoir lui fait préférer le pouvoir sur le domaine terrestre,
plutôt que le service. Il se trompe de chef en suivant un imposteur ou veut être
son propre chef. Pour retrouver la rencontre avec Jésus, il peut faire un effort
d'obéissance, à Dieu et à César selon le travail à faire. En retour, il reçoit
la foi, vertu par laquelle on se fie à Dieu duquel vient toute autorité, à sa
présence qui ne nous abandonne jamais.
La relation d'assimilation ou de renaissance par l'Esprit
peut être rompue par la recherche de l'art pour l'art, du plaisir pour le
plaisir, la performance comme de se jeter d'une tour… . Il s'ensuit que les
personnes sont réduites à des objets. Pour retrouver le chemin de cette
renaissance, l'homme peut faire effort en suivant le conseil de chasteté qui lui
rendra le sens du respect des personnes. En retour il reçoit la vertu de charité
par laquelle chacun oriente tout ce qu'il fait vers le service et l'amour des
autres.
Puisqu’il est la révélation de Dieu, Jésus cherche à nous
mettre en relation avec le Père et avec l’Esprit. Il est donc normal qu’il nous
indique les trois tentations par lesquelles le Prince de ce monde essais de nous
arracher à Dieu et Qu4il nous redise, de multiples façons, les trois conseils
qui peuvent tout à la fois nous aider à ne pas y succomber et à nouer une triple
relation avec Dieu.
Les relations des hommes avec le Père, le Fils ou l’Esprit
diffèrent. Celles nouées avec le Fils sont marquées par la personne même du Fils
et par la mission qu’il a reçue, à savoir de rassembler tous les hommes...
Avant sa mort et sa résurrection, il disait qu'il était
venu seulement pour les fils d'Israël. Une fois ressuscité, il manifeste
mystérieusement à ses apôtres un intérêt pour toutes les nations. Il ne revient
absolument pas sur ce qu'il a dit pendant sa vie à propos d'Israël, mais il
ajoute un désir qui en modifie la portée. Le rassemblement qu'il veut étendre à
tous les hommes était déjà annoncé par les prophètes. "C'est trop peu que tu
sois mon serviteur pour relever les tribus de Jacob,… je ferai de toi la lumière
des nations", disait déjà Isaïe. Nous entendons cette affirmation pendant le
carême.
Jésus entend donc attirer toutes mes nations. Concrètement,
il souhaite avoir quelques disciples dans tous pays.
Il n'a pas dit beaucoup de disciples, ou tous, mais
quelques uns. Va-t-il alors rassembler simplement les chrétiens ? Non.
Compte-t-il faire une révolution et remplacer les
dirigeants par des disciples ? Non. Il nous parle de l’Empire romain, une nation
comme les autres mais que lui-même a connue. Il a dit qu’il fallait rendre à
César, ce qui revenait à César. Pour attirer cet Empire, pas besoins de
remplacer ces chefs, mais simplement y avoir des disciples qui annoncent la
bonne nouvelle.
Quand l'empire Romain s'avancera vers Jésus-Christ dans le
Royaume, il sera donc encadré par tous les empereurs, sénateurs, généraux,
gouverneurs qui seront passés par la jugement. Jésus gardera tout ce que les
hommes de chaque nation auront organisé par leur génie propre. C’est à chaque
peule qu’il aura appartenu de veiller à la sécurité des individus, de partager
les richesses, d’organiser la société. Tout cela est voulue par Dieu et remis à
la liberté de l’homme. Le Fils en sera l’héritier il est le Fils de L’homme, ce
qui veut dire l’héritier de toutes les organisations des hommes.
Cela ne signifie pas que Jésus prendra le commandement. Au
contraire. Dans son peuple, il respectait les responsables tant civils que
religieux. Que fera-t-il donc ? Pardonner les fautes, donner l’esprit et chasser
les démons. Cela ne sera achevé qu’à la fin du monde. A ce moment là, la
tentation aura disparu. Plus besoin de gendarme, d’inspecteurs, de contrôleurs,
de douaniers. Chacun respectera spontanément les lois de son peuple.
Ce rassemblement, il l'appuie sur Pierre. Il est, à ce
propos, symptomatique de voir avec quelle dépense d'énergie le siège de Pierre
s'efforce d'avoir des relations diplomatiques (c'est-à-dire qui respectent
l'autorité civile propre à chaque peuple) avec tous les pays.
Dès le premier abord, on peut comprendre que la relation au
Fils n’est pas uen relation de dépendance, mais une relation d’engagement. La
Vierge d’engage à porter et éduquer l’enfant venu d’en haut.
Jean-Baptiste s'est engagé à le reconnaître le premier. Pierre s'engage à le
suivre.
Devant le Christ, tout apparaît personnel,
singulier, individuel. Chacun trouve sa place. Il y a Marie, Pierre, Jacques. Il
y a aussi Jean-Baptiste, Elie, Moïse, Abraham. Ceci est vrai non seulement pour
les amis de Jésus ou les héros du peuple choisi, mais aussi pour les personnes
humbles qui n'ont pas de rôle important dans l'histoire, pour le centurion, le
soldat romain avec la lance, le bon larron, … Chacun apparaît comme une personne
distincte des autres. Chacun a un prénom, un rôle, une existence. A chacun il
revient de poser un geste, tout à fait particulier pour rencontrer Jésus, et
Jésus connaît cette particularité. D’où cette parole du Christ à Pierre : « Que
t’importe les autres, toi suis-moi ! » Chacun peut, comme Pierre ou aussi
comme Nathanaël, s'entendre dire : "En dessous de l'arbre, je t'ai vu !"
Le texte sur le jugement souligne nettement cet aspect
individuel de la vie de chacun. Il montre que Jésus connaît chaque pauvre,
chaque homme qui a soif, chaque personne dans la peine, chaque souffrant. Jésus
connaît donc tous les gestes posés pour soulager ceux qui sont dans la misère.
Le texte indique également que Jésus veut accueillir tous
les hommes, ceux qui croient et ceux qui ne croient pas. Les disciples sont
simplement ceux qui l’ont reconnu durant leur vie ici. En soi, ce n’est ni une
faveur, ni un privilège.
Le même texte souligne aussi combien de la relation au Fils
découle un engagement posé librement, selon la conscience que chacun a de ce
qu’il pouvait faire personnellement pour les autres hommes.

Agneau de Dieu,
qui as été conçu du Saint Esprit
et qui as pris chair de la Vierge Marie,
prends pitié de nous.
Agneau de Dieu,
qui as souffert pour nos péchés,
qui es mort, as été enseveli, es descendu aux enfers,
prends pitié de nous.
Agneau de Dieu,
qui es ressuscité le troisième jour, es monté auprès de Dieu,
d'où tu reviendras pour juger les vivants et les morts,
donne-nous la paix.

L’Esprit, dit Jésus, nous conduira à la vérité tout
entière. Puisqu’il nous conduit, il acheminera les fils de Dieu que nous sommes
de l’image à la réalité, du projet du Père à la révélation du Fils, de la chair
à l’esprit, de l’univers matériel à l’univers spirituel.
Il fera d’abord évoluer l’univers jusqu’à la formation du
corps de l’homme et de la femme. Il stimulera leur liberté pour qu’ils
s’entendent. Finalement, il couronnera du don de l’Esprit ceux qui auront pris
le chemin de la vie en développant leurs talents.
Les dons de l’’Esprit ont pour rôle d’organiser la vie des
hommes sur la terre afin de ménager à chaque membre du peuple de Dieu la
possibilité de nouer librement et personnellement la triple relation et d’entrer
ainsi effectivement dans ce peuple. Ils ont pour rôle de faire naître cette
triple relation, de la faire croître et de la faire aboutir.
Notre méditation doit à présent nous faire découvrir la
répartition des dons initiée par l'Esprit chez les hommes. Voyons comment, par
cette distribution de rôles, les hommes s’organisent en donnant à chacun
l’occasion de prendre la place qui lui convient. Découvrons enfin comment la vie
en commun, avec un rôle pour chacun, peut évoluer jusqu’à ce que les hommes
reçoivent la plénitude des dons et parviennent à la communion complète. Dans
celle-ci, l’humanité devient un unique peuple rassemblant toutes personnes et
toutes les nations sous Jésus-Christ.
Ce sont les « doigts de Dieu » qui ont fait le monde,
l’univers. C’est de Lui, l’Esprit, Loi parfaite, qu’est issue la loi de
l’univers. Il l’a installée, agencée avec tous les merveilleux équilibres que
nous connaissons.
Il ne convient pas d’examiner ici comment fonctionne la loi
de l’univers pour avoir la maîtrise des seuls rouages qui peuvent nous servir.
Sachons que cette loi avait un but. Avant de l’installer, l’Esprit savait où il
devait arriver, c’est-à-dire à rendre possible la vie des enfants que le Père
désirait pour son Fils.
On peut aussi admirer comment l’Esprit, indépendamment de
la précision avec laquelle il a du fixer les comportements ou l’ampleur de
l’espace qu’il fallait traverser, n’a à aucun moment perdu de vue
l’aboutissement. Dans une acuité infiniment supérieure à celle de tous nos
téléobjectifs, il passe quasi instantanément des plus petites particules à
l’être le plus élaboré, poussant ainsi le monde avec son autonomie à constituer
une seule société, car il n’y a qu’un seul univers, qu’une seule terre.
Toujours identique à elle-même depuis la nuit des temps, la
loi de l’univers n’est cependant pas une loi d’immobilité, ni une loi
d’uniformité. Elle a conduit l’univers à ménager sur la terre toutes les
conditions de la vie. Elle a permis l’éclosion d’innombrables espèces vivantes
d’une diversité qui nous surprend. Chacune se reproduit selon son espèce, et,
ensemble, elles ont recouvert la terre et lui ont valu le nom de planète verte.
La loi se l’univers a permis ensuite l’apparition des êtres vivants animés. Ces
êtres animés sont doués de perception, de réaction, de mémoire, d’intelligence,
de volonté, de vie en groupe. Ils sont capables, par apprentissage, de maîtriser
leurs talents, et de prendre tous les comportements qui leur permettent de vivre
ensemble.
Tout ce développement a été mobilisé par une loi qui n’a
jamais subi d’amendement depuis sa mise en fonction. C’est par cette loi, et non
par des exceptions, que l’Esprit a piloté l’évolution qui a conduit, sans
revenir en arrière, à ce que nous connaissons aujourd'hui.
Au sommet de l’évolution, l’homme, profitant de son
intelligence et de la stabilité de la loi peut accumuler les découvertes, en
faire une science par laquelle il maîtrise petit à petit les conditions de son
existence.
En résumé, sans jamais perdre de vue le but, l’Esprit a
mobilisé toutes les énergies de l’univers pour aboutir à l’être humain qu’il fit
homme et femme, afin que puisse se réaliser l’alliance entre Dieu et les hommes
et que ceux-ci deviennent un peuple très nombreux.

Pour réunir tous les hommes en un seul peuple, il faut leur
faire rencontrer le Fils. Car l’Esprit se trouve en plénitude sur le Fils. Dans
l’univers, le Fils est l’envoyé, c’est-à-dire le Messie ou le Christ. Il est
venu prendre la tête du peuple de Dieu pour le conduire à la rencontre de Dieu.
Les dons qu'il possède en plénitude servent donc à munir le peuple de tout ce
qui est nécessaire pour que chacun puisse faire cette triple rencontre et que,
tous ensemble, les hommes ne forment plus qu’un peuple. A la rencontre du Fils,
l’Esprit se donne en plénitude.
Le Fils de Dieu a sur lui les dons en plénitude. Ils sont
énumérés par le prophète.
La sagesse et l'intelligence,
le conseil et la force,
la science et la piété,
en résumé, la crainte de Dieu.
Par les dons de sagesse et d'intelligence, le Messie qui
vient du ciel connaît déjà la vie du Royaume. Il sait en parler et guider les
hommes vers Dieu.
Par les dons de conseil et de force, et le Fils est capable
de recevoir sa mission et de la mener à bien.
Par les dons de science et de piété, il a accepté de
prendre chair de la Vierge Marie et de prendre ainsi place dans cet univers que
le Père a fait pour Lui.
Comment et à qui l’Esprit va-t-il distribuer tous ses dons.
Regardons d’abord en quoi ils consistent. Cette découverte se fait
progressivement, l’Esprit étant, plus que tout autre, celui qui donne la
croissance.
Comment les dons de l’Esprit favorisent-ils l’établissement
de la triple relation que l’homme est appelé à nouer avec Dieu ?
Par la science et la piété, les hommes maîtrisent
l'univers, donnent à Dieu leurs enfants qui sont d’abord les siens, et ils
s'attachent à eux. Par l'exercice de ces dons, chacun peut initier la relation
au Dieu Père qui donne la vie. Le don de la science offre à l'homme la
possibilité de maîtriser l'univers, généralement pour trouver et produire de la
nourriture et tout ce qui lui permet de vivre, de comprendre ce qu’est la santé
et de connaître les gestes qui guérissent. La piété est l'attachement de l'homme
à sa famille, attachement par lequel il donne tout ce dont les siens ont
besoin : ses parents, sa femme, ses enfants et, de proche en proche, tout être
de chair. Cette paire de dons, la dernière citée dans l’énumération de la bible,
favorise la proximité avec le Père qui donne la vie. Dieu voulait une multitude
de fils. En maîtrisant l'univers et en se multipliant, l'homme fait sienne cette
initiative de Dieu de donner la vie.
Par le don de conseil, l'homme apprend à formuler les
bonnes orientations à prendre pour ceux qui dépendent de lui. Il est amené à
énoncer les mesures telles que chacun ait son dû, que chacun soit protégé, de
telle manière que soit assurée la cohésion du groupe, sa solidarité. Il doit
être capable de désigner un chef doué de la force nécessaire pour agir sans se
laisser distraire par les pressions. Les dons de conseil et de force permettent
donc de conduire un peuple au sein duquel chacun accomplit la tâche qu’il a
choisie. Ces dons favorisent ainsi la relation au Fils qui donne et ses
conseils, et la force de les mettre en pratique pour guider ainsi son peuple.
Par la sagesse et l'intelligence, Dieu fait entrer l'homme
dans la vie de l'esprit comme il est dit dans un passage de l’Ecriture : « ils
n'auront plus besoin de s'enseigner les uns les autres … car ils me connaîtront
tous, du plus petit jusqu'au plus grand ». Ces deux dons permettent de
comprendre Dieu et d'en témoigner. L'intelligence permet à l'homme de percevoir
le sens de la vie, comment elle vient de Dieu, et la sagesse l’amène à unir les
hommes pour qu’ils manifestent ensemble leur recherche de Dieu et se mettent en
sa présence.
Cette description, encore sommaire, suggère bien que
l’exercice des dons de l’Esprit rejoint tous les aspects de la vie des hommes.
Chacun pourra y prendre progressivement un triple comportement qui le rattachera
à l’univers, le rendra solidaire d’un peuple et lui ouvrira une piste pour
trouver Dieu.

Le septième don est, en quelque sorte, l'amorce en creux
des six autres. Cela permet à chacun de reconnaître autour de lui les dons qui
sont distribués aux autres hommes, et d'y participer.
Aujourd’hui, à partir des progrès de la biologie, nous
pouvons établir une comparaison éclairante sur la diffusion des dons. Les
chromosomes sont présents dans les cellules du corps. Toutes les cellules ont,
dans leur noyau, l’ensemble des chromosomes. Ceux-ci contiennent le programme
complet de la croissance du corps. Mais chaque cellule n'utilise qu'une toute
partie des gènes, ceux qui correspondent à la spécialisation qu'elle réalise
dans le corps. Si nous personnalisons la cellule pour bénéficier complètement de
la comparaison, nous pourrons dire qu’enlisant les chromosomes, cette cellule
peut constater quels services sont faits pour elle dans le corps alors
qu'elle-même ne rend qu'un service bien précis correspondant au membre, à
l’organe auquel elle appartient.
Ainsi en est-il des dons. Chacun a en lui, comme un sceau,
l'ensemble des dons. Il n'en exerce qu'une toute petite partie mais, par la
partie qu'il n'exerce pas, il peut découvrir et comprendre tout ce qu'on fait
pour lui autour de lui et profiter d'une quasi infinité de bienfaits. Il peut,
par exemple, observer qui est le bon philosophe et suivre ses leçons, qui est le
bon chef et suivre ses ordres, qui est le bon gourou et appliquer ses conseils.
Les dons suggèrent une série de dialogues et relations
entre les hommes. Et ces multiples relations sont les occasions concrètes qui
permettent à chacun de nouer la triple relation à Dieu qui est donc une relation
à l'infini.
Le septième don peut exprimer la globalité des dons
présente en chacun, alors que les six autres suggèrent une distribution.

L’Esprit est l’Esprit du Père et du Fils. Il ne se départit
jamais de cette lien permanent qu’il établit entre le Père et le Fils. Dans
chacune de ses interventions, il se présente comme tel. Ainsi, pour mobiliser
les hommes dans le sens de chacune des trois relations que l’homme doit réaliser
avec Dieu, il crée une paire de dons : le premier qui participe plutôt à
l’initiative du Père, le deuxième, plutôt à la révélation qu’en fait le Fils.
Dans chacun des domaines circonscrits par l’animation des trois relations, il
instaure une paire de talents complémentaires. A l’un, il donne plutôt le sens
de l’action, de la conduite des événements, ce qui relève de l’initiative venant
du Père sur la création. A l’autre, il réserve davantage l’aspect de la
connaissance complète et le talent d’enseigner les initiatives et décisions du
premier.
Ainsi le pasteur est celui qui conduit, le docteur celui qui enseigne. Le
philosophe élabore une vision cohérente du monde, le chef politique prend les
décisions sur les conduites à tenir. L’homme de science découvre et explique les
secrets de l’univers, de la nature, l’inventeur et l’industriel utilisent les
découvertes pour créer des aliments, des produits, des remèdes nouveaux
susceptibles de répondre aux besoins des hommes et de leurs familles.

L'organisation des hommes en un seul peuple nécessite la
répartition les dons relatifs à chacune des trois relations. Il faut en effet
que chacun puisse établir librement cette triple relation. La diffusion des dons
fait donc apparaître les rôles correspondant à l'exercice public de chacun
d’eux.
Les dons de sagesse et d'intelligence correspondent aux
pasteurs et docteurs qui enseignent les mystères de la vie de Dieu et apprennent
quels comportements avoir pour s'en approcher. Cette paire favorise la relation
à l'Esprit.
Les dons de conseil et de force conviennent aux philosophes
conseillers des princes et aux dirigeants, rois, hommes politiques qui
établissent et font respecter les lois permettant à un peuple de vivre en
solidarité. Cette paire favorise la rencontre du Fils.
Les dons de science et de piété concernent les
scientifiques et les chefs d'entreprise. Leur action fait produire et distribuer
davantage de nourriture. Et s'ils ne répartissent pas directement la nourriture,
ils offrent le “gagne-pain” par lequel chacun peut se procurer tout ce qui est
nécessaire à la vie de sa famille.
L'exercice de ces dons suscite des organisations qui leur
correspondent : les religions regroupent les pasteurs, les docteurs et tous ceux
qui suivent une même piste pour s'approcher de Dieu. Les nations regroupent les
philosophes, les hommes politiques et tous les citoyens qui les suivent pour
former un seul peuple. L'activité industrielle recherche les richesses là où
elles se trouvent sur la terre et les redistribue partout selon les besoins. Or,
l'unité de la triple relation de l'homme avec Dieu est le mystère de Dieu
lui-même. Pour respecter ce mystère, les organisations découlant de ces trois
séries de dons seront radicalement séparées.
Jésus a les dons en plénitude. Cela signifie que les hommes
ont déjà les dons en acompte, en amorce, en germe !
Les dons en amorce, ce sont les talents, tels qu’ils nous
sont donnés par la nature. Quand les talents sont développés, on les appelle
parfois vertus, parfois compétences. En fait, les vertus soulignent la maîtrise
qui permet de développer un talent plus que le talent lui-même. Dans sa parabole
des talents, Jésus insiste pour que nous développions nos talents afin qu’il
puisse nous donner la plénitude de l’Esprit. C’est elle qui prolonge et achève
le travail commencé par l’homme quand il développe ses talents.
Voyons comment Jésus utilisait les dons en plénitude pour
combler les besoins des hommes.
Par le don de science, il guérissait les corps mais il
remettait aussi les péchés. Par le don de piété, il nourrissait les hommes mais
leur donnait encore le pain de vie et le vin du royaume des cieux.
Par le don de conseil, il permettait aux hommes de se
choisir des chefs qui passent, mais devenait, lui, le chef qui ne passera pas.
Lui seul sera le chef de l’humanité, réunissant ainsi les hommes en un seul
peuple.
Par le don de force, il combattait la corruption et
chassait en outre, définitivement, le Prince de ce monde. C’est lui qui annulera
les guerres puisqu'il n'y aura plus qu'un seul peuple.
Par le don de sagesse, il conduisait les hommes à la prière
dans la culture, la religion de leurs pères. Jésus fait en effet toujours aller
vers son Père qui est le Dieu puissant qui a fait le ciel et la terre, qui est
le Père de toute chair.
Par le don d'intelligence, il parlait de Dieu tout en se
faisant reconnaître comme le Fils même de Dieu. Il n’a donné les dons en
plénitude qu'après son départ, car c'est de Lui que vient l'Esprit.

Qui bénéficie des dons ? Prenons l’exemple d’un troupeau et
de son pasteur. Celui qui a le don pour conduire le troupeau, c’est le pasteur.
Mais c’est tout le troupeau qui bénéficie de sa conduite. Celui qui bénéficie du
don est donc le peuple qui a le bonheur d’avoir un pasteur. De cette manière, on
peut dire que celui qui suit le Christ ne manque de rien puisque le Christ a les
dons en plénitude. Pour qu'un peuple bénéficie d'un don, l'Esprit le donne à une
seule personne de ce peuple.
C’est ce que fait merveilleusement comprendre Jésus quand
il dit : « Celui qui accueille un prophète en tant que prophète aura la
récompense de prophète ». Le don de l'Esprit ne va donc pas servir à faire faire
une révolution. Celle-ci consisterait en un renversement de rôles : le maître
devient le serviteur, le serviteur prend sa place. Dans le passage à la vie de
l’Esprit, au contraire, il n’y a pas de renversement de rôle, mais un
renversement de bénéfice.
Ainsi, celui qui entre dans la vie de l'Esprit dispose de
biens dont il n'a pas la possession ! Il ressemble de cette manière à Jésus
lui-même qui dispose de tout ce qu'a son Père alors que, par lui-même, il n'a
rien.
Cette situation semble donner le bonheur non pas à celui
qui a les talents, mais à celui qui les reconnaît chez un autre, au petit, à
celui qui écoute, à celui qui suit un élu. Cela nous amène à considérer les
béatitudes.
Les béatitudes sont le discours du Messie à la foule qu'il
trouve sans pasteur. C'est aussi une reprise du discours de Moïse au Sinaï. On
peut résumer les paroles de Jésus en disant que ce sont les indications que le
pasteur donne à son peuple pour le conduire à bon port. Au bout du chemin se
trouve normalement la Nouvelle Alliance par laquelle Dieu inscrira sa Loi dans
le cœur des hommes, expression qui signifie qu’il donnera son Esprit. Il y a
donc une similitude ou une corrélation entre les béatitudes et les dons de
l'Esprit. Les premières sont le bonheur que l’Esprit infuse dans les cœurs, les
seconds sont les qualités dont Dieu munit ses serviteurs pour qu’ils puissent
conduire le peuple vers sa destination finale. Cette proximité entre les dons et
les béatitudes a toujours frappé les chrétiens.
Rappelons d'abord les béatitudes.
Heureux les pauvres en esprit, car le Royaume des cieux est
à eux.
Heureux les doux, ils recevront la terre en héritage,
heureux ceux qui pleurent, ils seront consolés.
Heureux ceux qui ont faim et soif de justice, ils seront
rassasiés, heureux les miséricordieux, ils obtiendront miséricorde.
Heureux les cœurs purs, car ils verront Dieu, heureux les
artisans de paix, ils seront appelés fils de Dieu.
Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice car le
Royaume des cieux est à eux.
Chaque phrase présente un comportement qui entraîne une
bénédiction.
La première et la huitième béatitude amènent la même
bénédiction : "le Royaume des cieux est à eux". Elles jouent le même rôle que le
septième don : elles résument les autres.
Encadrées par la première et la dernière qui globalisent
l'ensemble des autres, les béatitudes nous montrent les trois domaines déjà
découverts dans les dons de l’Esprit. Pour chacun d'eux figure une paire de
béatitudes.
Ici, Jésus investi de sa mission rejoint la foule dans son
existence. Il lui donne toutes les indications pour l’a conduire de la vie de la
chair à la vie de l'Esprit. Le don de l'Esprit était d'ailleurs la promesse
principale que Moïse avait rapportée de la part de Dieu. Les béatitudes se
trouvent donc dans l'ordre inverse de celui des dons de l'Esprit. En effet,
Jésus parle à ceux qui l'ont suivi sur la montagne. Il encourage les doux et
ceux qui pleurent. Pour ce qui est de la vie en société, il incite les gens à la
miséricorde et à la recherche de la justice. Enfin, pour les aider à rechercher
Dieu, il les stimule à la pureté qui conduit à l'intelligence et à la sérénité,
source de la sagesse.
Les dons de l’Esprit, dans l’ancien testament, et les
béatitudes qui leur correspondent sont mentionnés dans un ordre différent. Chez
Isaïe, le Serviteur de Dieu est d’abord décrit avec ce qui manifeste son
origine : il vient de la présence de Dieu, il est doté de dons qui l’autorisent
à parler de Dieu avec intelligence et à indiquer les gestes qu’il faut poser
pour se présenter à lui. Sont ensuite cités les dons par lesquels le Serviteur
est capable de prendre un peuple et de le conduire. Isaïe clôture son
énumération par les qualités qui permettent toutes les affections et compétences
pour donner la vie, la nourrir, la soigner.
Dans les béatitudes, il n’est pas dit explicitement qu’il
faut reconnaître Jésus comme Fils de Dieu pour en bénéficier. Il ne s'agit
cependant pas d'un oubli. En effet, à la fin de ce passage, Jésus annonce la
récompense pour ceux qui l’auront suivi.
Les béatitudes représentent la promesse faite à toute chair
et rejoignent l’invention de l’homme et de la femme. Il n’est aucunement
question, dans ces béatitudes, d’avoir fait de grandes choses pour être
l’héritier du Royaume. Mais en les énonçant, Jésus rappelle la promesse de son
Père de donner l’Esprit à tous. Il ne faut pas oublier que, à la mort, la vie
dans la chair est destinée, non pas à se terminer, mais à devenir vie dans
l’Esprit. C’est le poids du péché d’Adam qui prive l’homme de cette conscience.
L’Esprit remplit déjà l’univers depuis la création. Il éclate même, dira Jésus.

Il est intéressant de percevoir comment se relient et se
complètent les béatitudes et les dons. Pour ce faire, imaginons quelques scènes
où les gens, dans les dispositions décrites par les béatitudes, sont guéris,
soignés, nourris, délivrés, conduits après avoir rencontré le Serviteur de Dieu
ou ses amis qui ont reçu ces fameux dons de l’Esprit.
Ceux qui s’aiment se font une promesse de fidélité et
fondent leur famille. Ne sont-ils pas des doux ? Cela ne leur convient-il pas de
posséder la terre, de trouver parmi eux des entrepreneurs de toutes sortes qui
construisent leurs maisons ? Ceux qui pleurent la disparition d’un proche, parce
qu’ils sont très affectueux, ne méritent-ils pas d’être consolés ?
Ceux qui gèrent, sans le posséder, le domaine de leur père
pour que tous en profitent, ceux qui font justice à tous sans se laisser
corrompre et ceux dont la miséricorde rallie les égarés, ne méritent-ils pas
d’avoir parmi eux des hommes de conseil et de force qui les conduisent à la
solidarité générale, à la distribution des biens telle que plus personne n’ait
faim ?
Ceux qui se gardent pour Dieu, qui voient en tout homme un
enfant de Dieu ne méritent-ils pas de voir Dieu en tout ce qu’il fait, de parler
de lui comme un enfant de son père ? Ne méritent-ils pas d’avoir parmi eux des
hommes de sagesse qui leur enseignent comment prier, quels gestes poser pour
garder le sens de la présence de Dieu, des hommes instruits et intelligents pour
leur faire comprendre l’agencement de toute la création pour découvrir qu’elle
conduit au Royaume ?
Ainsi, la béatitude c’est de mériter d’avoir parmi nous des
gens remplis des dons de l’Esprit. En définitive, la béatitude c’est de voir
naître parmi nous celui sur qui repose l’Esprit. La béatitude du troupeau, c’est
d’avoir le pasteur. La béatitude de l’humanité est de rencontrer celui que les
prophètes avaient annoncé en disant qu’il allait prendre la tête des nations,
parce que l’Esprit est sur lui. Cet Esprit, qui vient par Jésus, descend sur les
apôtres à la Pentecôte. Il suggère une distribution de rôles et donc des
responsabilités à prendre. Il suggère également le bonheur pour tous.
La plénitude de l’Esprit se reçoit lors de la rencontre du
Fils de l’Homme. Pour certains, cette rencontre se fera seulement juste après la
mort. Pour les chrétiens, cette rencontre se fait dès maintenant, mais il s’agit
d’une prémisse de la plénitude. Celle-ci comporte un devoir beaucoup plus qu’un
privilège. Cette réalité se comprend quand on relit l’annonce du jugement par
Jésus.
Jésus appelle des apôtres à témoigner de lui. Eux, qui ont
donc rencontré et reconnu le Fils de Dieu, auront la prémisse des dons en
plénitude.
L'Eglise de Jésus-Christ, n'est pas une religion : c’est un
rassemblement. Elle est composée de pasteurs et de docteurs qui enseignent la
connaissance de Dieu et conduisent à la prière, de serviteurs et de martyrs qui
pardonnent ou donnent leur vie, de couples qui donnent la vie de la chair,
sachant qu'elle est passagère mais qu'une autre, immortelle, lui fera suite.
L'Eglise n'est pas une religion si on considère la religion
comme une discipline pour atteindre Dieu. L'Eglise est une initiative de Dieu
qui vient chez les hommes. Mais on peut trouver dans l'Eglise plusieurs
religions, c'est-à-dire plusieurs styles de vie différents qui cherchent la
perfection comme témoignage de la présence de Dieu. Ainsi, il y a dans l'Eglise
des bénédictins, des franciscains, des dominicains et, tout dernièrement, les
sœurs de la charité de Mère Teresa. Voilà autant de chemins qui, par une ascèse
appropriée, cherchent à se rapprocher de Dieu et, par là, à aider ceux qui les
entourent dans les difficultés de la vie.
Dans les autres civilisations, le choix n'est pas aussi
vaste. En général, chaque civilisation a développé un et souvent un seul chemin
privilégié pour atteindre l'être absolu. Un homme privilégié a tracé une piste
pour chercher le contact avec Dieu. Le peuple qui se sent proche de cet homme,
par la race ou la civilisation, reproduit ses gestes pour avoir la paix pour lui
et les siens.
Une religion est toujours très individualisée, car pour
garder l'esprit du fondateur, on répète inlassablement des conseils de
discipline ou d'ascèse qu'il a lui-même utilisés dans sa quête pour suivre
Jésus-Christ ou pour rechercher l'absolu. Une religion a toujours quelque chose
de figé.
Dans le cas de l'Eglise, il n'en va pas de même. Jésus n'a
pas dû faire un effort pour atteindre l'absolu. Au contraire, il a fait un geste
par lequel, abandonnant tout ce qui l'égalait à Dieu, il s'est fait homme. Il
n'est pas un fondateur ou un gourou comme les autres. Il n'a pas donné d’autre
voie pour atteindre l'absolu que d'être tout simplement un homme aimant ses
semblables.
Il est donc possible que, dans l’Eglise, en fonction de
l’époque et des circonstances, de nouvelles pistes pour se mettre à la recherche
de Dieu et se mettre à son écoute voient le jour.
L'Eglise est donc essentiellement une béatitude pour
l'humanité qui la reçoit comme la continuité de la présence du Fils de Dieu, lui
qui est aussi le Fils de l'Homme. C’est par cette présence au monde que le Fils
de Dieu a donné par avance à ceux qui le reconnaissent et le suivent la
plénitude des dons de l’Esprit.

Toute cette méditation à la recherche d’une triple relation
à Dieu manifeste que la reconnaissance d’un Dieu personnel est un geste libre.
Observons à présent avec intérêt jusqu’à quel point un homme peut se développer
sans reconnaître le Dieu personnel et son initiative à notre égard. La démarche
qu’il fait ainsi est à l’inverse de celle de notre méditation. Dans celle-ci, on
partait d’une confiance, ou foi, dans la parole de Dieu pour connaître le monde.
Dans la démarche de l’homme, au contraire, on construit un ensemble rationnel à
partir des constats et expériences de la vie concrète. Par ce chemin, on ne
retrouvera jamais la révélation. L’homme va néanmoins rencontrer une série de
« trios » qu’il prendra pour des nécessités ou des conquêtes de son
intelligence. Ils peuvent se résumer comme suit. Chaque homme a une triple
appartenance ; il est à la fois le fidèle d'une église, le citoyen d'un pays et
l'employé d'une entreprise ; mais une de ces appartenances ne règle pas les deux
autres, c’est à chacun de choisir. A cet aspect individuel correspond l’aspect
ternaire de la vie en commun : les religions rassemblent leurs fidèles sous les
pasteurs et les théologiens ; les Etats solidarisent leurs citoyens sous les
"politiques" et les philosophes ; les industries coordonnent leurs ouvriers ou
employés sous les chefs d'entreprise et les scientifiques.
La mappemonde, que je peux regarder sur mon bureau, n’est
pas la terre. Je peux pourtant y promener mon doigt en montrant le point où je
suis, puis le point où je souhaite aller. Mais si je veux faire ce voyage que
mon doigt vient de faire en quelques secondes, je dois quitter ma chambre, faire
ma valise, sortir de chez moi et partir. Et là, je dois faire le trajet, pas à
pas, destination après destination, étape après étape, jour après jour,
peut-être même année après année !
Ainsi en est-il de cette mappemonde spirituelle,
mystérieuse, biblique, évangélique que la méditation a fait tourner dans mon
esprit pour retrouver les révélations du Fils de Dieu. Mais pour faire la
rencontre de Dieu, entrer dans son monde, dans son esprit, dans son Royaume, il
nous faut quitter la mappemonde du Royaume, sortir de chez nous et faire pas à
pas le chemin que tout homme fait pour découvrir la vie.

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